vendredi, juillet 04, 2008

Abstraction débridée et bridée.



































(Les suites de noms qui vont suivre ne sont pas destinées à effrayer mais plutôt à aider ceux qui désireraient aller plus loin et découvrir quelques reproductions de ces artistes sur internet.)







Au VIIIe siècle, les Musulmans ne doivent pas vénérer un messie en image bi ou tri dimensionnel, ça serait de l’idolâtrie. La représentation artistique ne va donc être qu’abstraite, géométrique et calligraphique.
( Lire l’article consacré à l’art arabo-islamique.)
Au IXème siècle, la religion Chrétienne, incite les peintres à faire des images qui favoriseront la foi des fidèles puisqu’ils se référeront à toutes ces personnalités peintes. Les images seront en quelque sorte ”la Bible des illettrés”, elles renverront à la surréalité religieuse.
Donc deux situations de départ différentes et deux manières différentes de réagir aux images.


♠ En Orient, on peut peut-être dire que la peinture est abstraite depuis le VIIIe siècle.
♠ En Occident, on n’a pas peint abstrait avant 1910.
Avant le XXième siècle, les peintres ne peignaient que des paysages et des personnages.
C’est Wassily Kandinsky qui en 1910 fait le pas sur le côté et ce ne fut pas facile. En 1940, Pollock va se déchaîner.
(Lire sur ce blog les deux articles consacrés l’un à Kandinsky, l’autre à Pollock.)

♠ À l’origine, le geste de l’homme préhistorique est sans doute du même ordre que le geste de Pollock. Le chaman fait glisser ses dix doigts dans l’argile fraîche de la grotte de Gargas par plaisir et par expression.

♠ Toutefois, il ne faut jamais parler d’abstraction lorsque l’abstraction n’est seulement qu’une stylisation.
(Dans l’art des civilisations anciennes, ce qui est quelquefois compris comme de l’abstraction n’est que de la figuration simplifiée et géométrisée. Celle d’un oiseau par exemple ; la figuration aujourd’hui énigmatique n’était pas le point de départ pour l’artiste mais le point d’arrivée. C’est la contraction de la forme représentée jusqu’au signe. Ce furent des images qui de copies en copies ont fini par être schématisées par simplification plus ou moins voulue; il ne faut donc pas confondre ces signes inidentifiables à de l’abstraction volontaire.)



Il faut avoir une pensée admirative pour Kandinsky et les premiers pionniers qui furent satisfaits de peindre des taches, des lignes des formes qui ne faisaient référence à rien d’autres qu’à elles-mêmes.

En 1890, Maurice Denis écrivait ;
« Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées.»
L’illusion vient de ce “certain ordre”.
Quand Kandinsky fit ses premiers essais de lignes de formes et de couleurs pour rien, pour le plaisir ?, il revint assez régulièrement vers une certaine figuration. Il était influencé par sa culture et par son entourage.

Aujourd'hui encore, un siècle plus tard, peignez quelques taches, assemblez-les, composez-les et écoutez les personnes qui jettent un coup d’oeil par-dessus votre épaule;
“Ça représente quoi?”
C’est une question angoissante pour le débutant hésitant qui peint qui ose s’exprimer par la couleur, les formes et les lignes.
Suivant votre milieu social, vous n'échapperez pas à cette réflexion.
Beaucoup de personnes n’imaginent pas encore que l’on puisse dessiner et peindre autre chose qu’un personnage, un paysage !

Lors de sa période folle et créative à Munich, entre 1910 et 1920, les coups de pinceaux de Kandinsky étaient libres. Ces lignes, ses formes ne s’inscrivent pas dans des cadres rigides, tout est peint avec énergie et libération.

(Par la suite Kandinsky va se freiner, il va géométriser ses formes comme d’autres.
De 1920 à 1940, les peintres abstraits européens ne seront presque qu’arithmétiques et géométriques, comme le sont les artistes arabo-islamiques depuis des siècles.
Le peintre le plus catégorique sera Mondrian par le choix de ses verticales ses horizontales et de ses quelques couleurs.
(Malevitch, Van Doesbourg, Vantongerloo, van der Leck, Moholy Nagy, Rodtchenko et bien d’autres suivent des pistes assez proches pour des raisons différentes. Voir des repros sur internet.)
En 1910, Kandinsky avait peint de manière débridée, décontractée, vivante et rapide, quel dommage que cette voie n’ait pas été poursuivie par d’autres ! C’est la géométrie qui l’a emportée, même Sonia et Robert Delaunay peignèrent des arcs de cercles colorés accolés de manière systématique.)



Pendant ce temps Picasso, Ernst, Miro, Dali peignaient leurs idées de réalisme bien différent de celui de la Renaissance.
La peinture abstraite et géométrique coexistait donc avec une forme de peinture figurative. Il y avait des luttes d’influence, chacun était peut-être persuadé que son système allait l’emporter sur l’autre.


En 1910, Kandinsky peignit avec vivacité et élégance des lignes des formes et des points.
En 1940, de l’autre côté de l’Atlantique, un peintre américain passe à la vitesse supérieure; la peinture va gicler et couler des pots et atterrir sur la toile avec violence.
Il a sans doute deux raisons qui expliquent cette violence et ce nouveau type d’abstraction:
1- Cette nation vient de recevoir beaucoup d'artistes occidentaux qui ont fui le nazisme. Le pays aurait donc profité de leurs recherches.
2- Ce jeune pays d’immigrés en pleine révolution industrielle innove en tout.

Le peintre américain de cet après-guerre qui est prêt à toutes sortes d’innovations picturales est Jackson Pollock. C’est lui que l’on connaît le mieux aujourd’hui. Il est devenu le symbole porte-parole de la grande peinture américaine. Il n’y avait pas de peinture avant-gardiste avant lui aux U.SA. Il est devenu emblématique. Il a peint de manière radicale.
- Oui, c’est vrai, mais il en a eu des artistes qui lui ont défriché la route.
Pollock s’est largement inspiré d’Arshile Gorky !
Gorky est un européen protégé d’André Breton réfugié aux U.S.A. en 1940. Il peint des drôles de formes molles et colorées proches de ce que l’on voit dans nos rêves très incertains qui laissent des souvenirs imprécis le matin. Gorky est peintre Surréaliste, il n’est pas peintre abstrait, mais on ne peut pas reconnaître ce qu’il peint… Il donne des titres énigmatiques à ses œuvres. Ces titres font références à des images; “Le foie est le peigne du coq”.
Pollock connaît bien l’oeuvre de Gorky qui est aux U.S.A.
Certaines de ses premières oeuvres ressemblent à celles de Gorky.
À ses débuts Pollock voit encore “des êtres” dans ses filaments de peintures et ses taches, mais il finira par le plus rien y trouver et aimer sa peinture sans représentation. Lui, différemment de Gorky, va donner des titres sans ambiguïté; “Number one, Number two, etc."
Sans doute se disait-il ;
- Ne cherchez pas identifier quoi que ce soit, mes toiles se suivent, je les numérote pour les identifier et me souvenir de leur ordre de réalisation, c’est tout.
Il est devenu vraiment peintre abstrait.



Géométrie et aridité.


En Europe dans les années 20, l’abstraction géométrique et arithmétique renverse les recherches abstraites débridées de Kandinsky. Cette peinture se définit par le choix strict de quelques couleurs de quelques formes et de quelques lignes.
Aux États-Unis en 1960, il va apparaître ou se poursuivre ce même type de réaction et peut-être encore plus hermétique et définitif, plus aride, plus systématique. Les lignes se raréfient, les couleurs sont limitées.
(Barnett Newman, Ad Reinhardt, Franck Stella, Ellsworth Kelly, Cy Tombly, Rothko.)
Cette peinture aride a du sens.
Rothko est à la recherche d’une peinture propre à saisir “le fini comme l’infini”, sa peinture est une “table de méditation”.
C’est sans doute une quête assez différente de celle de Pollock qui considère que c’est l’action sur la toile qui est importante et même vitale. Agir sur la toile est la motivation première de tous ces peintres de l’Expressionnisme Abstrait, de l’Action Painting.
Ce qui fédère ces peintres, c’est l’osmose du corps du créateur avec son oeuvre. Leur action/peinture participe à la même existence métaphysique que l’existence de l’artiste.
(Les peintures de De Kooning, Motherwell, Franz Kline, Clyfford Still, Marc Tobey, Gotlieb, Morris Louis sont puissantes, farouches et géantes.)



En Europe, juste après la Seconde Guerre Mondiale, des artistes ont suivi de près ce mouvement “Expressionniste Abstrait” américain autour de Pollock.
En France, ce mouvement pictural calligraphique et gestuel s’appelle l’Abstraction Lyrique, l’Art Informel ou le Tachisme.
Il y a autant de différence entre l’abstraction géométrique et l’abstraction lyrique qu’il y en a entre un jardin à la française et un jardin à l’anglaise.
Pour Willem De Kooning, rien n’est moins clair que la géométrie.

(En France : Hans Hartung, Soulages, Sam Francis, Roger Bissière, Poliakoff, Georges Mathieu, Maurice Estève, Michaux, Nicolas de Staël, Riopelle, Bazaine, Atlan, Jean Degottex, François Morellet, Simon Hantaï.)

Les artistes français de ce mouvement ne sont pas des peintres à la traîne des peintres américains, ils ont leurs petites particularités. Néanmoins, il est sans doute possible de comparer ces peintres français aux chanteurs rock français, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell qui reprenaient les musiques américaines de Jerry Lee Lewis, d’Elvis Presley, etc. Ce furent des diffuseurs de la musique américaine en France.

Résumé de la chaîne des influences !

… Les peintres français abstraits lyriques d’après la seconde guerre ont suivi la peinture de Pollock. Pollock lui-même doit sa peinture à l’Européen Arshile Gorky qui la doit lui à André Masson, un peintre Surréaliste influencé par les peintres Symbolistes.

Mais ce qui a le plus influencé les artistes américains et européens entre 1945 et 1955 c’est la peinture extrême-orientale…
Et particulièrement la calligraphie asiatique et l’esprit philosophique inhérent à cette pratique. C’est le mystère des gestes des maîtres extrême-orientaux qui a hanté ces artistes. Ils ont tous eu la volonté de comprendre l’esprit de cette peinture gestuelle.
Sans vraiment l’avouer, ils découvrent le moteur profond de la peinture et de la calligraphie asiatique; l’acte de peindre semble plus important que la peinture elle-même.
Néanmoins, Pollock cherche plus ses origines du côté des indiens Navajos, les plus anciens habitants du territoire. Pour cet Américain, la toile installée au sol est une arène dans laquelle il doit se défendre, il est en transe comme un chaman ce qui le ramène aux peintres de la préhistoire.

C’est aussi ce que recherchaient dans la peinture les peintres du mouvement Cobra. Ils sont restés figuratifs, mais ils recherchaient ce qu’il y avait de plus primitif en eux, de plus violent, de plus viscéral avec exubérance et humour.
(Voir l’article sur ce blog consacré à ce sujet Cobra ; Karel Appel, Alechinsky, Asger Jorn.)







Cette réflexion s’arrête en 1960 c’est la période du Pop Art et ça n’a plus rien à voir avec l’abstraction.
























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