lundi, février 09, 2015

Niki Nanas Carabine





L’œuvre de Niki de Saint Phalle   (1930-2002) est facile d’accès si j’en jauge le nombre de personnes qui ont vu cette rétrospective à Paris fin 2014, début 2015.



"Si mon ouvrage plaît tant, c'est qu'il doit y avoir quelque chose qui ne va pas." disait Alban Berg pour son premier opéra "Wozzeck" (1925) qui a remporté un grand succès. 
Niki de Saint Phalle aurait-elle aussi été dérangée par trop de succès ? 
Je ne sais pas.
Je pense que nous allons bientôt voir toutes les Nanas sur les calendriers de la poste.
Ce n’est pas une critique que je fais là, c’est plutôt de l’humour  moqueur panurgien…

Je constate seulement que le temps qui passe aide à assimiler les œuvres plus ou moins sulfureuses que ce soit de Niki ou d’autres. Pour elle, il a fallu 50 ans de 1960 à 2014.
Pensez seulement aux peintures des Impressionnistes qui faisaient scandale en 1875. Elles sont maintenant sur les tasses à café, les serviettes jetables, les almanachs. Tout le monde aime Monet et surtout Van Gogh, qui détient le pompon. 
Ah, s’ils s’en étaient doutés! Contents, pas contents ? 
Je pense aussi aux filles bleues de Matisse qui tapissent les murs des hôpitaux.

Les Nanas de Niki datent des années soixante, soixante dix … 
Il existe une protection intime féminine qui porte ce nom (1). 
Le mot nana pour désigner les filles, les femmes est bien sympathique, pas de doute (2). Ce qui est un peu moins sympa, ce sont les lourdeurs de ces femmes colorées faites de résine de polyester (5).  
Les femmes de cette époque et celles d’aujourd’hui ne souhaitent pas être aussi enveloppées, gros seins, gros ventre grosses fesses. Ce n’est donc pas la plastique de ces femmes qui plaît, c’est ce qu’elles représentent et aussi les rehauts de couleurs bariolées qui électrisent le spectateur. Elles sont  exubérantes, dynamiques et vivantes. Ces femmes presque monstrueuses sont souvent en mouvement, elles dansent comme les femmes de Picasso sur la plage.

Pierre Descargues ne dit pas du tout cela en 1965 : 
« ...aussi enjouées soit-elles, ces nanas inspirent une certaine angoisse dans les milieux artistiques masculins. Les nanas font la fête, c'est à nos dépens Messieurs, que ça se passe. Elles nous piétinent le ventre, l'armée, la morale, elles nous sautent sur la philosophie, elles nous font le grand écart sur la patrie [...] Niki de Saint Phalle sait se servir des armes  féminines. » 



Niki Nana n’est pas la seule à représenter les  femmes aussi bien en chair. Rubens n’a pas fait de sylphide. Renoir non plus, le sculpteur Maillol encore moins. Botéro serait un annonciateur ?  
Nenni, les "Vénus" préhistoriques qui n’ont rien à voir avec la Vénus de Botticelli sont les plus grosses de toute l’Humanité, afin, de ce que l’on en connaît. Les Vénus Jomon japonaises sont elles aussi bien enveloppées (quand on ne leur a pas fait de césarienne (3).
C’est sans doute la fécondité qui prime et qui plaît lorsque l’on regarde les filles de Niki gonflées et multicolores. 
Après 1975, les femmes peuvent avorter (6), elles choisissent leur grossesse, pas toutes bien sûr, pas encore mais, elles sont libres d’avoir un gros ventre et des seins plein de lait quand elles le souhaitent, enfin presque…  Cette artiste déterminée est  là pour matérialiser le rêve des femmes libres. 
Celles qui ne sont pas libres ne le savent pas, c’est seulement aujourd’hui qu’elles s’en rendent compte en aimant le travail   de Niki… (Niki = Marie-Agnès, ça fait moins artiste …)

Ces sculptures sont les preuves tangibles de la liberté de la  femme des années 70, 80, 90.




Louise Bourgeois, plus vieille que Niki (1911/2010) aux Etats-Unis, construit des araignées gigantesques qui commencent à plaire. Il y en a une à Bilbao devant le musée. Je pense aussi au travail d’Annette Messager (1943), je reste en France, elle est plus jeune que Niki, sera-t-elle adulée à son tour par tous  dans une trentaine d’années ?  


Alors qu’aujourd’hui Annette fait froid dans le dos à beaucoup d’entre nous, son côté femme sorcière déplait. Ses phrases anti mec brodées  sur napperon sont des vengeances incisives.

Pourquoi je m’intéresse à ces femmes  artistes ?

J’essaye seulement de comprendre pourquoi les Nanas de Niki se hissent au pinacle et pas encore les autres : Annette, Louise… Bon, Cindy Sherman (8) a eu une belle expo au Jeu de Paume mais, ça n’a rien à voir avec les processions d’attente pour Niki de Saint Phalle… Quel beau nom, qui contient pourtant, niquer et phallus ! Bon Nike signifie aussi Victoire, doucement   sur les interprétations…

Les nanas sont généreuses, joyeuses, heureuses de vivre… 

Généreuses, oui mais, elle cachent bien une noirceur : Niki alterne exaltations et dépressions. Elle s’est faite soigner quelques temps en hôpital psychiatrique. Niki confie à ces sculptures un secret très noir : le viol d’un père à une enfant muette. 
Est-ce tout cela qui lui donne une énergie impressionnante? Niki est une fontaine de jouvence : "Je suis parvenue à apprivoiser mes monstres et à jouer avec eux."

Ok! Les belles Nanas colorées obèses sont aujourd’hui encensées par tous.

Avant ces belles grosses femmes gymnastes, Niki de Saint Phalle a fait des  choses assez différentes :
Armée d’une carabine, elle tire sur des cibles de plâtre dans lesquelles elle enferme des ballons de couleurs qui éclatent lorsqu’elle touche la cible au bon endroit (3).
Puis, elle assemble des tas de petits jouets les uns sur les autres pour en faire par exemple un cheval immense et hop, elle y fait monter à cru une mariée triste. Cet assemblage donne l’impression d’être une blanche zombie chevauchant un cheval décharné. 
Son énorme Hon (4) dodue, allongée, au sexe noir ouvert par lequel les visiteurs pénétraient a enthousiasmé les visiteurs. Néanmoins, la plupart des gens ignoraient cet événement artistique de Stockholm en 1966. Au Grand Palais, ce ne sont pas les grandes photographies de "la Hon" qui ont émerveillé les spectateurs. "La Hon" égale "La naissance du Monde" de Courbet mais, c’était une peinture privée.



Dans cette grande rétrospective au Grand Palais, il y a les différentes périodes de création de cette femme orchestre et tout ce qu’elle a fait passe comme une boîte à la poste… Surtout les nanas colorées (5). Hi, hi !

Tout le monde est là avec son Smartphone et ça filme et  photographie à l’envi.
Les bras levés pour être par-dessus les têtes des spectateurs. Les miens encore plus hauts, je filme les petits écrans lucioles (7) Des centaines de photos et de films sont faits toutes les minutes. 
C’était inimaginable pour moi avant cette soirée dans les différentes salles ! 

La mise en scène  est magique, elle plait inconditionnellement. Trois étages d’œuvres… on croit que c’est fini et hop encore un  étage, encore une œuvre un peu cachée dans l’ombre, une vidéo : l’artiste parle avec détermination, elle dit : " je parle des femmes… C’est naturel, je suis une femme." 
Tout le monde veut garder une trace d’elle, clic ! 
"j’y étais ».





Si vous êtes saturés. 
Ci-dessous, il y a les notes…
Bon, si je les ai ajoutées c’est qu’elles sont utiles.





Notes:   



2 - Le mot ananas vient de "naná naná", qui signifie « parfum des parfums ».  Ce n’est donc peut-être pas le roman d'Emile Zola qui est à l'origine du mot « nana".

  

1 - Dans les pubs, les menstruations des femmes sont tabous dans les années 60,70, c’est encore un sujet peu glamour. 
Dans une publicité Nana de 1988, on parle des règles sans  jamais aborder le sujet. On parle des serviettes hygi-éniques sans vraiment les voir. Une publicité pour ne pas choquer les téléspectateurs : par exemple le produit versé sur  la serviette est bleu, pas rouge, bleu. Le graphisme d’essai est sympa, pas de tache de Rorschach, pas une calligraphie de Hans Hartung, non, une belle ondulation marine régulière.



3 – La culture Jômon date de -13.000 ans au japon.
Les croyances du peuple Jômon étaient animistes comme presque tout le monde en cette période. Les figurines en terre et les autres magnifiques poteries étaient utilisées dans leurs rituels. 
Je parle de césarienne parce que cette figurine (30 cms) m’a frappé lorsque je l’ai découverte dans un magazine. C’était un mois après que l’on m’ait ouvert le ventre de haut en bas pour une appendicite gangrenée/septicémie… Regardez son ventre à elle, il semble avoir été tranché et refermé en serrant l’argile à la taille avec les deux mains.


4 -  « En 1961, j’ai tiré : sur papa, tous les hommes, les petits, les grands, les importants, les gros, mon frère, la société… Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir. A vos marques ! Prêt ! Feu ! »
Le happening de ses tableaux-cibles au fusil qui dégoulinent fait un tabac. Ces tournées mondiales ont une allure de fête foraine. Elle dézingue les beaux tableaux qu’elle a peints, c’est une néo-dadaiste, elle est irrévérencieuse. Et les copains accourent, j’ai failli dire "lapins"… Yves Klein, Martial Raysse, Jean Tinguely, (qui partagera sa vie avec elle) Robert Rauschenberg, Jasper Johns puis plus tardivement Keith Haring. 
Niki la flingueuse touche au cœur une belle brochette d’hommes, elle les rassemble, les séduit par sa grâce rebelle.


4 – Hon signifie "elle" en suédois.



5 - Avec le temps, les matériaux employés pour fabriquer les Nanas changent. Niki abandonne le papier et les tissus collés. Elle sculpte ses œuvres dans des blocs de polystyrène. Elle  recouvre cette base de laine de verre et de résine polyester pour la rendre dure comme la pierre. Les Nanas sont ensuite peintes de couleurs vives ou décorées de morceaux de céramique colorée, des miroirs, des billes de verre… Malheureusement ses sculptures si joyeuses causeront paradoxalement des souffrances cruelles à l’artiste. Progressivement, les vapeurs et les poussières de la résine lui brûleront les poumons et provoqueront une insuffisance  respiratoire chronique. 


6 - La légalisation de la contraception date de 1967. C’est en 1975 que la loi dépénalise l'avortement dans certaines conditions. Nous devons cela à Simone Veil.
Devant les députés, Simone Veil lit cette longue phrase:
« Je le dis avec toute ma conviction : l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu'il perde ce caractère d'exception, sans que la société paraisse l'encourager ? Je  voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme - Je m'excuse de le faire devant cette Assemblée  presque exclusivement composée d'hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. » 
Les débats furent houleux…


8 - Cindy Sherman est toujours grimée, costumée, elle se camoufle en des personnages inattendus. Elle disparait sous le maquillage :
"Je suis douée pour utiliser mon visage comme une toile."
Elle ne réalise que des autoportraits photographiques. Ceux qui connaissent son vrai  visage ne sont pas nombreux.  
Je pourrais parler aussi de Nan Goldin, Diane Arbus… Sophie Calle est française, quand sera-t-elle sous les feux d’une rétrospective aux interminables files d’attente ? A suivre de près.

7 - Le lien pour mon film documenteur:  
https://vimeo.com/118718407











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