mardi, novembre 13, 2007

Musclor 2 & Vénus 2






























Conversation de bonnet blanc et de blanc bonnet.
" Cinquième.


- Le réalisme, l’abstraction, quelle histoire !
- Le pantographe du sculpteur, l’appareil photographique, ça a dû dérégler les artistes copieurs ?
- Ça ne s’est sans doute pas fait par réaction immédiate. Mais c’est vrai que ces machines performantes ont légitimé les grands artistes qui ont pu se détourner du réalisme de marbre sans âme.



- C’est Brancusi qui comprend le mieux au début du siècle qu’il était inutile de rivaliser avec les machines à mouler et qu’il était préférable de chercher autre chose de plus intime dans la matière.
- Il a vu l’Exposition Coloniale.
- Hé oui !
- Il a lui aussi été subjugué par les statues africaines si différentes de ce qui se faisait en Europe ; si étranges pour un sculpteur qui a une formation classique !
- Brancusi, homme du 20ième a travaillé un peu avec Rodin, homme du 19ième. Il y a pourtant une rupture de style radicale entre eux; une rupture qui est assez difficile à comprendre ; on passe du réalisme à l’abstraction, du compliqué à la simplification.
- Le jeune Brancusi aurait dit au vieux Rodin qu’il foutait le camp de chez lui parce que « à l’ombre des grands chênes rien ne pousse ! »
- Quel tempérament !
- C’est aussi la découverte des statues africaines qui l’instruit plus que son stage chez Rodin, l’étalon Maître. C’est vrai aussi pour Picasso, Matisse, Modigliani, ect.
- Oui, ils deviennent dingues de ces drôles de statues d’hommes grotesques, rigolotes, insolites, dramatiques… Les Africains ignorent le pantographe cette machine à suivre fidèlement un modèle d’argile. Ils n’y auraient même pas songé, puisqu’ils ont toujours crée la physionomie de leur personnage.
- Sans doute étaient-ils tributaires de la forme cylindrique du morceau de bois ?
- Oui, mais il n’y a pas que cela ; ça ne dérange pas un sculpteur océanien d’ajouter une autre matière ou un objet qui dépasse ; un Européen n’en avait pas l’autorisation, il suivait les codes classiques comme un musicien qui respecte la gamme tonale et qui ne se permet pas de dissonances. Le sculpteur occidental doit toujours chercher à imiter la chair.
- C’est sans doute pour toutes ces différences que Constantin Brancusi a eu envie de ruer dans les brancards du classicisme.



- Si c’est pour ces raisons qu’il a tout simplifié, alors là, chapeau !
- Il fut entraîné vers une simplification, une épuration des formes que l’on n’appelait pas encore « abstraction. »
- L’oiseau de Brancusi est plus le symbole d’un oiseau qu’un vrai oiseau.
- C’est plus l’idée d’un envol que la représentation d’un oiseau, pour cela on ne peut pas dire qu’il est un sculpteur abstrait. Ces sculptures ont un nom de référence ; coq, phoque, etc.
- Ok, il n’est pas abstrait.
- En revanche les socles qu’il empile, ressemblent à des éléments de charpente et de menuiserie sont abstraits.
- Il faut être prudent et ne pas trop être obsédé quand on emploie le mot « Abstrait » ou « Concret » en art.



- Oui, Jean Arp prend un mot pour l’autre et son argument tient la route. Il affirme que la sculpture est concrète quand on ne peut rien reconnaître en regardant l’œuvre ; lorsque l’on ne voit que des formes !
- C’est le cas de ces sculpteurs ; Lardera, Gilioli, Marta Pan, Bill.
- Pour Jean Arp, la sculpture est abstraite quand le sculpteur imite un homme avec de la pierre, du bois, du bronze. Dans ce cas dit-il, c’est une tromperie : « un homme n’est pas en pierre, vous êtes devant une sculpture abstraite. »
- C’est trop abstrait pour lui de voir un homme fait en pierre sur un piédestal au carrefour d’une ville.
- J’aime bien les gens qui savent inverser les concepts.



Suite de la conversation.
Les deux bavards se sont déplacés devant une autre oeuvre.
" Sixième.


- Baudelaire n’est pas dupe, un homme de pierre est de marbre, il n’est pas là humainement immobile à tendre son index à un carrefour, cet homme de pierre est là pour déclencher une réaction évocatoire chez le passant.
- Pour Baudelaire, cet homme glorieux n’est qu’une image commémorative.
- Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans la cella, la pièce centrale d’un temple grec, la statue d’Athéna de Phidias par exemple, était vraiment présente.
- Objection ! la plupart des Athéniens n’avaient pas la possibilité de la voir. Seuls, les prêtres entraient dans ce sanctuaire.
- C’est vrai. Du coup, un film fantasmatique différent pouvait défiler dans l’imagination distincte de ceux qui faisaient la procession des « Panathénées » autour des colonnes sous le stylobate du temple.
- Ils pouvaient imaginer qu’il y avait t à l’intérieur.
- Ils n’auraient pas été déçus s’ils étaient entrés à l’intérieur de la cella : une grande sculpture de 6 mètres de haut en bois qui touchait presque le plafond, en bois.
- Trop grande pour être une vraie déesse !
- Oui, c’est étonnant, mais c’était une déesse, recouverte de peinture, d’ivoire et d’or, chryséléphantine ! Elle faisait vraie, vivante comme pouvait l’être une déesse dans les cieux, ses yeux étaient de pierres précieuses comme les nôtres.
- Aujourd’hui il est difficile d’imaginer que voir la matière brute sans être peinte décevait le spectateur.
- C’est juste. Dans les églises jusqu’au début du 20ème siècle, le bois, la pierre, n’étaient que la structure interne de la divinité, de la sainte Vierge. Cette matière brute était peinte de manière très réaliste comme une geisha.
- Les artistes du 19ième siècle préféraient le bronze. Ils patinaient même leurs bonshommes d’argile au cirage pour qu’ils ressemblent à du bronze. Ils faisaient cela lorsqu’ils n’avaient pas les moyens de faire couler leur œuvre en bronze.
- Une geisha donne l’impression d’être en bois peint et habillé. Une vraie femme trop maquillée, peut tromper lorsqu’elle reste immobile sur son tabouret de bar.
- Si l’on installait aujourd’hui le défunt dans le salon ou au funérarium debout comme en Égypte romaine dans le Fayoum, je pense que cela ficherait la trouille à tout le monde.
- La mort serait encore plus glaciale dans le dos…
- Couché, le mort semble dormir, c’est rassurant. Quand nous dormons dans des draps, nous ne faisons pas trop peur.



- Lors d’une Fiac, une grande expo parisienne annuelle, au hasard de mes déambulations, entre les œuvres et les visiteurs, je me suis trouvé très près d’une femme nue qui ne bougeait pas.
- Cela pouvait être un happening ! Elle était debout ?
- Oui. Il m’a fallu plus de trente secondes pour être certain que c’était une créature de matière plastique. Ce sont les implantations des cheveux qui m’ont confirmé la tromperie. La peau était parfaite, je me souviens encore d’une légère marque du slip sur la peau sur la hanche.



Suite de la conversation.
Les deux discoureurs sont dans la rue devant une œuvre qui vit bien dehors.

" Septième.


- Un homme de bronze peut-il être confondu avec son modèle vivant ?
-Tout de même pas ! Si Victor Hugo est dans un square sur un piédestal, vous passez sans être surpris par sa présence.
- Oui, parce que la plupart du temps, le modèle est mort. Victor Hugo en bronze me renvoie à l’écrivain que j’ai lu parce que je le reconnais, je fais confiance à l’œil et à la main de Rodin.
- Pourtant, un sculpteur du 19ème siècle s’emporte contre les « cadavres de pierre » et de bronze qui s’érigent un peu partout dans nos villes.



- Baudelaire lui parle de « fantômes de pierre. »
- En 1859, Charles Baudelaire donne la véritable raison du pourquoi on érige ces personnages à la vue de tout le monde :
« Vous trouverez une grande ville vieillie dans la civilisation (…) sur les places publiques, des personnages immobiles, plus grands que ceux qui passent à leurs pieds, vous racontent en ce langage muet, les pompeuses légendes de la gloire, de la guerre, de la science et du martyre (…) Fussiez-vous le plus insouciant des hommes, le plus malheureux ou le plus vil (…) le fantôme de pierre s’empare de vous pendant quelques minutes et vous commande au nom du passé de penser aux choses qui ne sont pas de la terre. Tel est le rôle divin de la sculpture.»
- C’est beau, non ?



- Encore aujourd’hui, tout le monde comprend le point de vue de Baudelaire.
- Cette idée de la commémoration est portée à son paroxysme entre les deux guerres. La France érige 30 000 monuments aux morts sur lesquels figurent souvent des poilus courageux le fusil à la main, baïonnette au canon. 15 monuments par jour en France furent inaugurés, pendant 5 ans de 1920 à 1925.
- Hé bé !





Conversation d’extérieur.
Les deux compères se sont installés au soleil sur un banc sans crotte de pigeon.
" Huitième.


- Tailler une pierre ou modeler de l’argile n’est-il qu’une activité manuelle et artistique que l’on fait seulement par dilettantisme, par passion ?
- Enlève-toi cette idée de la tête!
- Essaye de me l’enlever.
- Je t’en ai déjà parlé. Dans l’Antiquité et jusqu’à la fin du 19ème , en Europe et ailleurs, un sculpteur artisan ou chaman, ne réalisait pas un être d’argile sans raison. Modeler ou casser une sculpture pouvait détourner la vie ou la mort de l’être représenté.
- Aujourd’hui, cela n’a plus de sens. Aujourd’hui se faire plaisir et voir de quoi on est capable avec la matière brute sont de bonnes raisons.
- Ce sont des raisons assez récentes. Aujourd’hui un sculpteur du dimanche ne fait guère que se lancer une sorte de défi perso qui tourne vite à l’autosatisfaction.
- C’est déjà pas si mal.
- Modeler était dans l’Antiquité un but bien plus sérieux que cette activité d’occupation d’atelier du troisième âge d’aujourd’hui.
- Tu es moqueur.
- Oui et non, j’aimerais que l’on redonne du sens à cette activité comme ce fut le cas dans l’Antiquité en Afrique et dans le monde.
- On ne pourra plus lui donner le même sens.
- Bien sûr ! Puisque nos ancêtres croyaient que les images étaient presque vivantes.
- Si l’on était en face d’une déesse peinte, c’était « presque » la déesse elle-même qui était là.
- Elle était là, en pierre, en bois ou sur du papier.
- Oui, et l’on n’imagine plus de nos jours à quel point c’était prégnant.
- On a rapporté que l’on voyait des croyants qui grattaient la pierre des sculptures pour récupérer de la poussière qui mélangée aux tisanes pouvait couper la fièvre parce que précisément tel saint de pierre était un saint guérisseur.
- Je n'y crois pas !



- Lorsqu’un saint n'avait pas fait pleuvoir, les paysans en colère par son impuissance ou sa mauvaise volonté faisait prendre un bain à la statue enchaînée, pour la punir et lui rafraîchir les idées.
- Des histoires comme celle-ci il y en a beaucoup ?
- Oui. C’est ce que l’on appelle l’idolâtrie.
- Avec de telles croyances, il ne faut pas être étonné quand l'an 726 le Pape des Chrétiens ordonne la destruction des images peintes et sculptées.
- Il craignait le paganisme.
- La religion chrétienne a failli être une religion sans image comme la religion islamique qui elle a tranché ; pas d’image à idolâtrer.
- Tranché ?
- Al-Bukhari, un théologien musulman, déclarait ; "Dieu n'entrera pas dans les maisons qui abritent un chien ou des images plates ou en volume. Le jour de la résurrection, le peintre ou le sculpteur subira le pire des châtiments s’il a imité les créatures de Dieu. Et, quand Dieu lui dira : « vas-y maintenant, donne la vie à ces créatures que tu as sculptées, vas-y, essaye! »"

- On n’est pas très loin de Mary Shelley, son comte et sa créature de chair.
- Elle a donné la vie, mais ça a mal tourné.



- Un millénaire nous sépare de ces Saints de pierre moyenâgeux, on ne peut plus comprendre cette superstition de l’image.
- Moi je comprends que les lettrés arabes se soient méfiés des images.
- Je me demande bien ce que j’aurais fait à cette époque si j’avais eu des responsabilités religieuses ?
- Le temps et le distance embrouillent la compréhension.
- Que diront-ils de nous et de l’authenticité de la télévision dans 1000 ans? Peut-être que l’on rira bien de nous ?
- Oui, je suis certain que, dans quelques centaines d’années, on ne comprendra plus comment on a pu rester assis devant ce petit cube de lumière appelé télé.
- Quelle illusion ! Quel simulacre de l’actualité !


Conversation de terrasses.
Les deux discutaillons se sont installés sur une terrasse de bistrot, ils s’envoient un demi.
" Neuvième.


- Ousmane Sow pense que le coulage en bronze n’est plus un geste artistique contemporain, mais appartient au passé.
- Pourtant la figuration d’Ousmane Sow se rapproche de la sculpture classique de Michel-Ange, de Rodin.
- Le réalisme d’Ousmane Sow intrigue.
- Pourquoi modeler aujourd’hui des êtres d’argiles comme ceux de Sow qui ne font pas le poids avec ceux des grands maîtres et je pense précisément à Rodin ?
- Il ne faut pas comparer; les deux types de personnages émeuvent, reconnais-le.
- Oui, un guerrier Peule ou le saint jean-Baptiste me font le même effet.
- Ils sont puissants tous les deux !
- Ils ont des marques de fabrique sur leur surface.
- Giacometti explique bien sa démarche. Il émeut lui aussi. Il entre dans la matière :« Quand mes doigts creusent le plâtre, c’est qu’ils cherchent les ossements derrière la peau, le crâne et les vertèbres, et tout l’écorché aussi… Quand mes doigts caressent le bronze, c’est la voix, le regard de mes parents et de mes frères, de mes compagnes ou de mes rares amis que j’essaie de retrouver… »
- Si tu te mets à parler par citation interposées, je peux te citer André Gide ;
“Elle est belle, elle ne signifie rien; c’est une oeuvre silencieuse, simple beauté de plan; nul détail inutile.” Il parle d’une sculpture de Maillol.
- C’est beau ! cette phrase est suffisante pour tout expliquer, elle pourrait s’appliquer aussi bien pour une sculpture de Brancusi.
- Somme toute, nous aurions dû commencer par cette phrase qui dit tout.
- Cette dernière citation n’est pas mal non plus ; “Maillol ne procède pas d’une idée qu’il prétend exprimer en marbre; il part de la matière même, pierre ou marbre."




- Ses femmes sont sensuelles. Un éditeur en a reproduit une sur la couverture d’un manuel d’éducation sexuelle de collège.
- Non ! C’est une femme de Rodin. Précisément, c’est « le baiser ». Il y l’homme et la femme.
- Ce qui a plu à l’éditeur c’est de présenter un couple nu en bronze et non pas un couple nu de chair. Cette pirouette lui permet de montrer deux corps nus.
- …sans trop se mouiller.



Dernière conversation d’encyclopédistes.
Mais pas la moindre puisque celle-ci est véridique.
Diderot et d’Alembert s’entretiennent.
" Dix de der.


D’Alembert - Je voudrais bien que vous me disiez quelle différence vous mettez entre l’homme et la statue, entre le marbre et la chair.
Diderot – Assez peu. On fait du marbre avec de la chair et de la chair avec du marbre.
D’Alembert – Ainsi la statue n’a qu’une sensibilité inerte ; et l’homme est doué d’une sensibilité active.
Diderot – Il y a sans doute cette différence entre le bloc de marbre et le tissu de chair; mais concevez bien que ce n’est pas la seule.
D’Alembert – Assurément. Quelque ressemblance qu’il y ait entre la forme extérieure de l’homme et de la statue, il n’y a point de rapport entre leur organisation intérieure. Le ciseau du plus habile statuaire ne fait pas même un épiderme.
Di – Oui, mais il y a un phénomène commun
D’A - Et ce phénomène quel est-il ?
Di - Il se fait toutes les fois que vous mangez.
D’A - Toutes les fois que je mange !
Di - Oui, car en mangeant, que faites-vous ? Vous levez les obstacles qui s’opposaient à la sensibilité active de l’aliment. Vous l’assimilez avec vous-même; vous en faites de la chair; et ce que vous exécutez sur un aliment, je l’exécuterai quand il me plaira sur le marbre.
D’A - Et comment cela ?
Di - Je le rendrai comestible.
D’A – Rendre le marbre comestible, cela ne me paraît pas facile.
Di - Je prends la statue que vous voyez, je la mets dans un mortier, et à grands coups de pilon…
D’A- Doucement s’il vous plaît, c’est un chef d’œuvre de Falconet.
Di - La statue est payée.
D’A - Allons, pulvérisons donc.
Di – Je mêle de l’humus à la poudre obtenue et je pétris. J’arrose. Je laisse putréfier deux ans, puis, vous savez ce que j’en fais ?
D’A – Je suis sûr que vous ne mangez pas l’humus.
Di – Non, mais il y a un moyen d’union, d’appropriation, entre l’humus et moi, un latus, comme vous le dirait un chimiste.
D’A – Et ce latus, c’est la plante ?
Di – Fort bien. J’y sème des pois, des fèves, des choux, d’autres plantes légumineuses. Les plantes se nourrissent de la terre, et je me nourris des plantes ;
D’A - – Vrai ou faux, j’aime ce passage du marbre à l’humus, de l’humus au règne végétal, au règne animal, à la chair.


Diderot, entretien avec d’Alembert, 1769.
C’est authentique, mais un peu plus long.










1 commentaire:

Marcel Thiriet a dit…

Original et stimulant, ce parcours...Pour moi, c'est Brancusi et ses formes épurées. On n'est pas zen pour rien...