mercredi, mai 16, 2007

Vélasquez/Miroir/Ménines

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« Vélasquez est le plus grand peintre du monde. »


On comprend que Picasso puisse dire cela puisqu’ils sont concitoyens espagnols à quelques siècles de distance.
Tout de suite après Vélasquez, Picasso place Goya.
« Goya est le deuxième plus grand peintre du monde ! »
HI ! Hi ! Goya est aussi espagnol !
Un peintre Espagnol en 2000 placera ces trois peintres dans l’ordre historique descendant :
Picasso (1920).
Goya (1800)
Vélasquez (1640)
Vélasquez, lui, plaçait un vénitien en tête :
« le plus grand, c’est Le Titien » (1550).

« Vélasquez se mit à peindre à l’esbroufe et, à des gens qui lui demandaient pourquoi il refusait d’utiliser une technique agréable et soignée qui lui aurait permis de rivaliser avec Titien, il répondit avec esprit qu’il préférait être le premier dans le bâclé, plutôt que le second dans la délicatesse » 1651.

Un siècle après la mort de Vélasquez, un grand peintre de passage à Madrid, scotché devant « Les fileuses » de Vélasquez bredouilla quelques phrases ; « Ce tableau est fait de telle manière qu’on perd l’idée d’une intervention de la main ; on a l’impression qu’il a été peint par la seule volonté de Vélasquez.»

Encore un siècle plus tard un peintre français griffonne un imèle;
« Mon cher ami, que je vous regrette ici et quelle joie c’eût été pour vous de voir ce Vélasquez qui à lui seul vaut le voyage ; les peintres de toutes les écoles qui l’entourent au musée de Madrid sont tous des chiqueurs par rapport à lui. Vélasquez est le peintre des peintres ! »

Il n’est donc pas nécessaire d’être espagnol comme Picasso pour le considérer comme le plus grand peintre. Manet est le plus admiratif, la touche de Manet se rapproche de celle de Vélasquez alors que celle de Picasso n’a aucun point commun avec celle de son peintre chouchou…



Vers la fin de sa vie Picasso (1950) a peint des dizaines de fois le tableau en entier et moult détails le plus célèbre de Vélasquez, « Les Ménines».
« Les Ménines» signifie « servantes », qui vient du portugais « petites dames » ; « naines », il y en a beaucoup à la cour d’Espagne, les garçons nains sont des bouffons qui peuvent tout se permettre, les filles sont les servantes des princesses. Regardez celle qui nous regarde, Vélasquez n’hésite pas à la peindre disgracieuse, c’est intriguant.





Picasso a décliné le tableau célèbre, « les Ménines » à sa façon, comme une punition ou comme une énigme qu’il chercherait à déchiffrer ; on reconnaît bien les formes triangulaires et les couleurs franches cernées par le trait noir de Picasso. Il en est ainsi sur toutes ses recherches ou ses punitions à rendre. Tout ce beau monde domestique, ecclésiastique, animal et royal, est passé au barbouillé de son pinceau :
L’enfant qui s’apprête à poser le pied sur le chien qui dort.





…Le personnage au fond de la pièce dans l’embrasure de la porte, on ne sait pas s’il va entrer ou s’il veut sortir. Il y a beaucoup de lumière derrière lui comme si c’était la lumière du paradis qui irradiait. Cette irradiation « de-je-ne-sais-où », contraste beaucoup avec la moitié supérieure sombre et pesante de cette grande toile de 3,18 X 2,76 mètres.




C’est assez incroyable, mais pour ses contemporains sans doute assez ringards (académiques !) Vélasquez n’était pas un très grand peintre puisqu’il bâclait. Il avait fait la découverte la plus impopulaire de toutes les inventions en peinture; « la réalité peinte se différencie du mythe peint en ce qu’elle n’est jamais achevée.»
Autrement et plus clairement dit :
« Il faut peindre un mythe gréco-romain ou une scène religieuse de manière très précise puisque son histoire est finie, elle appartient au passé, mais lorsque que j’ai devant moi l’infante Marguerita, je ne dois pas l’empeser dans la peinture comme une araignée dans son cocon. Je dois la libérer. Je dois lui permettre de continue sa vie ! »
Les spécialistes de Vélasquez disent qu’il peignait l’air, l’atmosphère.
Cette expression signifie que l’effet aérien de sa peinture vient simplement de l’indécision des contours et des surfaces qu’il a la hardiesse de laisser non finis. Sa touche est désinvolte, fluide, ce qui n’était pas admis par ses contemporains !
Aujourd’hui encore, beaucoup d'aficionados de la peinture du dimanche préfèrent le méticuleux à l’aisance, le besogneux à la calligraphie, le précis à la sprezzatura.
Le non-fini élégant est le summum en peinture qu’on se le dise !
Le mieux pour s’en convaincre, serait de regarder une toile de ce maître espagnol de près… mais il n’y en a pas beaucoup en France.



Néanmoins, sur une bonne reproduction, j’ai pu comprendre la touche de Vélasquez. J’ai agrandi la fleur que l’infante Marguerite porte sur le buste de sa robe blanche. À une certaine distance, c’est bien une rose de tissu qu’elle porte sur son vêtement. Cette rose, lorsqu’elle est agrandie au maximum sur cet écran, ne présente qu’une vingtaine de coups de pinceau passés rapidement et organisés de manière indéterminée et abstraite, c’est en tout cas l’effet que cela donne.
Cette fleur est plus une écriture extrême-orientale en rouge noir qu’une fleur réaliste du XVIIe siècle espagnol ! Il en est de même pour toutes les parties vestimentaires du tableau. En contrepartie, les visages sont plus détaillés, la peinture y est plus précise.




« Les Ménines. »

Scannons ce grand tableau de nos yeux dévorants. Ce n’est pas fréquent de voir un peintre du XVIIe au travail sur son chevalet. S’il figure dans sa peinture, où est celui qui peint ce que nous regardons ?
La peinture n’est ni automatique ni instantanée. Il y a bien eu un peintre devant ce tableau aussi vrai qu’il y a toujours un photographe derrière le négatif. Quel ordinateur a pu déclencher le rideau obturateur ?
Qui peint le tableau que nous sommes en train de regarder puisque le peintre est présent sur le tableau, il est en face de nous ?




- « Alors, il y aurait deux peintres ! »


Oui, c’est une possibilité, le peintre peint son collègue en train de le peindre.
Il pourrait aussi y avoir un grand miroir devant le peintre que nous voyons, il serait en train de peindre ce qu’il voit dans le miroir, donc lui-même.
Cela arrive, lorsqu’un peintre fait son autoportrait. Il se met face à un miroir, il devient gaucher sur la toile peinte. Il se place nécessairement assez près du miroir de manière à s’y voir précisément, or ici, notre peintre est à une assez grande distance de cet hypothétique grand miroir.
Il n’y a aucun doute, c’est Vélasquez qui est dans le tableau, on connaît son visage par d’autres autoportraits.
Il a l’outrecuidance de se représenter en train de peindre un tableau que l’on ne verra jamais. On le voit devant une grande toile que l’on ne voit qu’en partie, dont on ne voit que le châssis, on ne saura jamais ce qu’il y a sur le recto de la toile. Nous remarquons que le peintre regarde en face de lui. Il regarde posément ce qu’il est en train de peindre, il est détendu, il ne fixe pas sa proie à peindre.
Quand nous regardons un tableau, nous spectateurs, nous sommes toujours devant de la scène à observer, là où le peintre s’était placé pour peindre.
Spectateurs au Prado , sur écran ou sur repro papier, nous sommes souvent l’œil du peintre borgne lorsqu’il a quitté son œuvre. Il nous laisse à voir ce qu’il vient de révéler sur sa toile, il a disparu, nous le remplaçons devant la toile.
Ce n’est pas le cas sur ce tableau énigmatique, le peintre est toujours là, le pinceau en suspension, le regard dans le vague sans doute en train d’apprécier sa notoriété. Il n’est pas absorbé par l’alchimie de sa touche en rapport à son regard de géomètre rapace.
Habituellement, le peintre quitte son chevalet et nous demande de nous installer à sa place, ainsi les modèles peuvent vaquer à leurs occupations.
Or, dans ce tableau, le peintre est en face de nous, c’est troublant.

Dans les tableaux de genres, fréquemment quelques personnages représentés nous regardent, c’est le cas dans ce tableau on peut compter les personnages qui nous dévisagent.

- « Ce serait donc nous les modèles de Vélasquez ? »

Vélasquez serait encore en train de nous peindre trois siècles plus tard; nous serions sur sa toile !
Quelle ironie sur la nature de l’illusion en peinture !
Nous ne saurons jamais qui est sur le verso de la toile située à côté de Vélasquez.
Mais finalement, regarde bien, il est en train de peindre des personnes qui se situent à côté de toi.
Tu es sur le pas de la porte en symétrie parfaite avec le majordome situé dans l’embrasure de la porte éclairée d’en face. Tu n’es pas encore entré, tu surprends la scène, les servantes qui observent les modèles qui posent pour le peintre qui nous fait face.
Mais, tu ne vois pas les modèles qui posent puisque tu n’es pas encore entré par la porte ouverte.
C’est le roi et la reine que Vélasquez qu’est en train de peindre. Ils sont côte à côte. L’infante, les Ménines (les servantes) le chien, les ecclésiastiques sévères sont venus tenir compagnie au couple royal et observer la scène en train d’être peinte.
Ce groupe de personnages situé en face de nous aurait pu tout aussi bien reculer un peu, c’est-à-dire s’installer juste derrière le peintre, pour observer la technique, l’adresse et la façon du peintre.
c’est bien sûr ce que nous ferions tous aujourd’hui, cela aurait été plus édifiant que de regarder benoîtement le couple immobile, pourtant royal.

Miroir.

Sur le mur au fond et à droite il y a un certain nombre de tableaux foncés sur lesquels on ne distingue que des formes sombres. Un seul est beaucoup plus lumineux, il est situé entre le peintre et le personnage qui semblent entrer ou sortir.
La dizaine de tableaux est dans la pénombre du plafond et de ce fond de salle du palais de l’Alcazar, mais ce tableau juste au-dessus de la tête de Marguerita est plus lumineux, c’est un miroir qui reflète la lumière du devant, de la droite.
Toutes les analyses de ce tableau disent bien que c’est un miroir. Vélasquez est sans doute un bon mathématicien pour faire refléter le portrait du roi de la reine bien centré bien cadré dans ce miroir. Prenez un miroir, installez-le à une dizaine de mètres de ce que vous avez envie de le voir refléter, cela doit être extrêmement précis, l’angle doit être exact, c’est encore plus difficile de le fixer au mur de façon à ce qu’il reflète la scène que vous avez choisie.
C’est bien le roi et la reine qui sont représentés sur ce miroir. On reconnaît bien le roi, Vélasquez l’a peint de nombreuses fois, il a toujours la même tête un peu molle, la lèvre épaisse.
Le miroir pourrait tout aussi bien refléter ce que Vélasquez a déjà peint sur sa toile, celle que l’on ne voit pas, nous ne voyons que le verso, mais le miroir reflète plutôt et sans doute les deux personnages royaux placés contre le mur, ils posent pour la postérité.
Ce qui est cocasse, c’est qu’il pose pour l’histoire, mais l’histoire ne gardera d’eux que le petit tableau miroir, ce petit mouchoir de poche, ce miroir situé presque au centre de ce grand tableau presque carré de trois mètres sur trois.
Comme si ce petit tableau important nécessitait un large cadre sombre de plus d’un mètre pour le mettre en valeur.
Ce que nous retenons aujourd’hui ce n’est pas le reflet du roi et de la reine, mais cette scène compliquée de personnages en train de participer à l’élaboration de ce tableau casse-tête.



Cela semble être une occupation bien agréable pour l’infante et les servantes. Même le chien s’y trouve bien, il semble être là depuis des lustres, ça ne va pas durer, le garçon est sur le point de le réveiller à coup de pied respectable.

Outrecuidance !

Ce grand tableau ne pourrait être que l’autoportrait prétentieux du peintre lui-même qui a prétexté la peinture des monarques pour se peindre lui-même plus grand qu’eux, plus importants avec sa croix rouge sur la poitrine.
Dans une certaine mesure il a bien réussi son coup de théâtre puisque aujourd’hui ce que nous apprécions le plus, c’est la prouesse du peintre, l’originalité de son système, son astuce à être devenu le personnage principal à la fois dans le tableau et à travers l’histoire.
Il est à la fois le grand peintre de Picasso et le sujet du tableau du Prado.



- « Cette conclusion est injuste ! »

C’est vrai, le personnage principal est incontestablement l’infante, son visage doux et blanc, sa robe blanche et sa rose calligraphiée.
Son regard se situe à l’intersection de deux diagonales qui couperaient la moitié inférieure de ce tableau.


- « La moitié supérieure du tableau est sombre, elle ne sert à rien, elle ne donne aucune indication importante sur l’événement qui se déroule dans la partie inférieure... »

Il ne faut pas dire comme cela ! Certaines mauvaises reproductions ne présentent que la partie inférieure du tableau et c’est plutôt ridicule; c’est ce plafond haut et sombre qui dirige le regard vers les robes cloches écrasées vers ce sol lumineux. C’est cette partie brunâtre qui entraîne le regard à s’interroger sur ce qu’il y a en face du groupe de personnages. En face j’y suis, sur ma droite, il y a le couple royal.

La lumière tombe à 45° par la grande fenêtre de gauche s’est pratiquement l’unique source de lumière. La toile de dos peinte de Vélasquez n’est sans doute pas beaucoup éclairée, mais ça n’a pas d’importance puisqu’il fait semblant de peindre dessus: elle est illusion, vu qu’elle est peinte sur la vraie toile composée de trois morceaux dans le sens de la longueur. Je parle de la reproduction de la vraie toile de Madrid que nous sommes en train de regarder avec circonspection.

C’est la jeune femme naine et disgracieuse qui a le regard le plus insistant, les autres regards se dirigent vers nous mais les angles sont assez différents et ne nous permettent pas de dire exactement ce qu’ils regardent, nos pieds, la chevelure de la reine, la lèvre épaisse du roi, notre arrivée sur la gauche.
Il faut faire le plan de cette salle pour bien comprendre comment nous sommes tous disposés dans cet espace.



Les différents modèles n’ont sans doute jamais été ensemble à ces endroits-là, ça ne s’est pas passé comme pour une photo de famille. Vélasquez a passé beaucoup de temps à peindre cette toile. Il ne faut donc pas imaginer que les figurants se soient tous installés régulièrement devant le maître à heures régulières et de journée en journée. Ils n’ont pas défilé assidûment devant le peindre. Il avait fait des croquis préparatoires, des croquis de repérage et basta. Il savait reprendre là où il en était la veille sans faire revenir tout ce beau monde.
Imaginez être la jeune fille qui propose de l’eau fraîche aromatisée à l’infante Marguerita, vous ne tiendriez pas longtemps la génuflexion.
Et ce garçon en déséquilibre sur la droite…
Examinons le regard de l’infante ; droit sur nous, un peu espiègle, un peu capricieux. Elle est douce et fragile malgré une robe empesée qui la bride dans ses mouvements.

Summum.

Vélasquez, comme Raphaël, comme Le Titien, était capable de saisir une expression de visage au 100e de seconde, c’est tout à fait prodigieux, impossible à imaginer pour nous aujourd’hui : un véritable appareil photographique capable de développer lui-même la photo sur la toile, un miracle qu’il répétait régulièrement.
Plus fort encore. Il est probable qu’il ait peint le magnifique portait du Pape Innocent X de mémoire, c’est vrai qu’il le connaissait bien, mais de là à choisir une expression !
C’est impossible à croire.




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Vous avez pensé à agrandir certaines images!


Attention! Si vous voulez voir les vraies reproductions des Ménines et des autres peintures de Vélasquez, allez sur d'autres sites, il y en a beaucoup! je ne veux pas faire double emploi avec mes images. Moi, je retravaille toujours les images plus ou moins.

4 commentaires:

Beni a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

Bonjour,
je viens de découvrir un nouveau blog au sujet des Menines. Il annonce la parution d'un polar qui révèlerait l'énigme des Menines. Si l'auteur tient ses promesses, on peut dire que sera une première dans l'histoire de l'art. La parution est prévue pour octobre, à suivre
http://miroirvelazquez.blogspot.com/
ysantal@yahoo.fr

Anonyme a dit…

merci pour cette analyse très réussie et intéressante.

touafon a dit…

Peut être que ceci vous intéressera : lesmenines.wordpress.com