vendredi, mai 19, 2006

Le Fauvisme / Matisse.













La couleur du tube




Les fauves Le Fauvisme





Depuis la Renaissance, les peintres rendent les volumes par le modelé : modeler signifie dégrader les tons des couleurs en fonction de l’éclairage, on ne doit faire que cela, il n’y a pas d’autres règles pour imiter la réalité extérieure, la couleur passe progressivement du clair au foncé; regardez la Joconde avec ses tons sombres de peinture italienne de l’époque là.
Ombres et lumières, il n’y a que cela à peindre !
L’idée qu’il faille ne faire que cela semble agacer Matisse.


C’est Gauguin le premier qui pose peu de nuances et se contente de quelques tons pour ses personnages, il utilise des oranges vifs peu nuancés.
Matisse est plus jeune que Gauguin, il a vu les toiles de son aîné, cela lui plaît beaucoup, il va aller plus loin en ne mélangeant plus du tout ses peintures sur la palette. Il les mélange à peine sur la toile.
« En peinture, les couleurs n’ont leur pouvoir et leur éloquence qu’employées à l’état pur. »


À partir de la Renaissance, on mélangeait, on cassait les couleurs, on les chamarrait, on les panachait, on les bigarrait, on en faisait des camaïeux, des tons rompus. Matisse les prend directement du tube. Cela ne nous impressionne plus beaucoup aujourd’hui parce que nous faisons souvent cela puis, tant d’autres l’ont fait après lui au XXème siècle…
…Et comme tant d’autres l’ont fait avant lui : les miniaturistes, les créateurs des vitraux et les artistes arabo-islamiques.
Hé oui, les peintres du Moyen-âge n’utilisaient pas les mélanges, leurs couleurs sont déposées en aplat, ils ne pouvaient guère faire autrement car leur préparation au blanc d’œuf séchait trop vite. De plus, ils ne possédaient pas autant de couleurs que maintenant.
Toutefois, Matisse n’abandonne pas franchement les nuances de couleurs qui permettent à l’œil de voir le volume, et il est si fort en dessin que, seulement par le dessin, il donne l’impression du volume ! Du coup, même quand il couvre les différentes formes de couleurs presque unies, on voit encore les volumes. Pourtant quelquefois, on a bien du mal à distinguer une chaise de la table et du mur qui est derrière, tout semble collé sur la toile plate. C’est dans l’art arabo-islamique qu’il a repéré la platitude; sa peinture est souvent une juxtaposition de tâches colorées qui ressemble à un tapis persan, mais le dessin est si juste que notre œil occidental distingue tout de même bien la scène représentée.
Dans « Intérieur aux aubergines, 1911 » toutes les surfaces colorées sont accolées, on croirait des morceaux de papiers peints côte à côte. Les peintres de la Renaissance comme Masaccio lui aurait donné zéro en couleur et douze sur vingt en dessin !
Mais bon, Matisse s’en fichait, il avait un autre but. Leonardo, à son époque, imposait que le peintre soit l’égal d’un bon miroir. Le bon miroir en 1900, c’est la photographie, Matisse le sait et il n’a pas envie qu’on le prenne pour une boîte magique qui ne fait que des blancs, des gris et des noirs.
Les peintres impressionnistes face à la photographie, 25 ans plus tôt, avaient déjà montré à quel point il ne fallait pas les prendre pour des imbéciles ; ils ont réagi, ils ont forcé sur la couleur pour faire la nique à la science exacte des couleurs de Newton.

Henri MATISSE. 1869 - 1954 .


En 1905, on disait de Matisse qu’il voulait choquer à tout prix avec la couleur comme ce fut le cas par la suite avec le Cubisme, Kandinsky et Marcel Duchamp avec sa roue de vélo, son urinoir, sa pelle à neige.
On comprend que l’on puisse choquer avec ce genre d’objets, mais peut-on choquer avec la couleur?
En 1905 la « femme au chapeau » fait scandale, les couleurs sont brutes de décoffrage. Henri Matisse a en effet, utilisé du rouge, du vert et du jaune dans le seul visage de la femme au chapeau.
Madame Matisse n'ose pas entrer visiter l'exposition.

"Matisse rend fou... Matisse est pire que l'absinthe". Graffiti sur un mur.
« Ce sont des fauves ! » dira un critique.
Ces toiles éclatantes sont peintes " à tubes (directement) contre toile " bafouillera Vlaminck.

"On a jeté un pot de couleur à la face du public " s'écrie le journal "le Matin".
Quelques années plus tard Picasso qui n’est pas un des moins dérangeants dit de la peinture de son ami Braque; « Tu veux nous faire boire du pétrole avec ta peinture (cubiste). »
Ce n’est jamais facile d’accepter les changements !
En 1905, Matisse, ce forcené de la couleur devient un chef de bande, la bande des fauves.... Et pourtant c’est un homme discret, un bourgeois.
Il est loin de vouloir choquer ! Matisse ne songe qu'à reconstituer le paradis de l’homme et de la femme, plutôt celui de la femme.
Matisse n’est pas muet, il s'écrie " la tendance dominante de la couleur doit être de servir le mieux possible l'expression ... le choix de mes couleurs est basé sur le sentiment, sur l'expérience de ma sensibilité."
Matisse pour montrer sa bonne foi publiera régulièrement ses notes de peintre. « Ce dont je rêve, c’est d’un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant (…) quelque chose d’analogue à un bon fauteuil. » Cette note montre à quel point c’est un casanier bourgeois bien loin des artistes cubistes, puis dadaïstes qui allaient bientôt apparaître. Il ne veut pas choquer, il n’est pas quelqu’un qui veut se faire voir à tout prix.
On est loin d’un chef de file « Fauve » : fauve veut dire féroce, le contraire, c’est filer doux.
Il a été radical avec les couleurs, il le sera aussi avec le dessin en le simplifiant de manière quasi décorative, c’est-à-dire en ne tirant que l’arabesque essentielle d’un corps. C’est lors de ses séjours en Afrique du Nord qu’il a eu la révélation de la couleur et de la simplification par l’arabesque.



Académisme et conservatisme.


Les musées français n’ont pas acheté dès le début ses oeuvres, ou plutôt si ! Le Centre Pompidou (Beaubourg) a acheté ses œuvres de jeunesse, ses copies de débutants durant sa formation, donc avant 1905.
Mais, le musée n’a pas de tableau de l’époque Fauve (1905/1910) et ne possède que des peintures d’avant et d’après cette époque. Il faut aller à Saint Pétersbourg, à San Francisco, à Copenhague, à Baltimore, etc.
En 1905, l'écrivain américaine Gertrude Stein et son frère Léo ne s'y trompent pas, ils acquièrent " La femme au chapeau" pour 500 francs et se lient d’amitié avec Henri Matisse.
En quelques années, cette bande de fauves laissera des traces profondes que l'on retrouvera chez les expressionnistes allemands, chez les Russes comme Kandinsky, puis chez Sam Francis, Rothko, c’est-à-dire chez tous ceux qui ont cru ou qui croient à l'impact de la couleur.



Il est admis par tout le monde que l’on commence par dessiner le contour des formes et qu’ensuite on les colorie et cela depuis toujours. Malgré cela, il y a eu des peintres qui ont essayé d’avantager les couleurs ; Titien, Véronèse, Goya, Delacroix.
La couleur était en tube à partir de la fin du XIXème siècle, elle était facile d’emploi, c’est ce qui incita les peintres à sortir et à peindre vite. Mais c’est la photographie cette « science exacte du dessin noir et blanc » qui donnera bientôt le coup de grâce au dessin qui écrase la couleur depuis si longtemps.
La photographie avait maintenant le monopole du dessin et de la lumière, il restait aux peintres à explorer les pouvoirs particuliers de la lumière et de la couleur, c’est ce que firent les Impressionnistes, les Pointillistes, les Fauves, les Expressionnistes.
Cette sorte de conflit permanent fut une bonne chose pour la couleur, puisque Matisse qui n’avait rien d’un révolté explora cette piste à la suite de Van Gogh, Cézanne et Gauguin.
"Au lieu de dessiner le contour et d'y installer la couleur - l'un modifiant l'autre - je dessine directement dans et avec la couleur. Cette simplification" concluait Matisse, "garantit la réunion du dessin et de la couleur qui ne font plus qu'un".
Plus simplement dit : La couleur peut tout.

À la même époque, la « Grammaire des arts du dessin », le manuel qui fera autorité à la fin du XIXème, Charles Blanc, un grand inspecteur ! fait cette déclaration ; « Le dessin est le sexe masculin de l’art ; la couleur en est le sexe féminin (…) Il faut que le dessin conserve sa prépondérance sur la couleur. S’il en est autrement, la peinture court à sa ruine ; elle sera perdue par la couleur comme l’humanité fut perdue par Éve »
« Obligez les élèves à avoir plus souvent à la main le crayon que le pinceau. »


Que nous dit-on aujourd’hui dans les textes officiels ?
Il n’y a quelques années, on disait de ne plus faire dessiner les enfants, mais de les faire peindre. On argumentait qu’il était hors de question que l’on revienne à la pratique du dessin roi que l’on avait mis si longtemps à évacuer.... Évacuer ? Pas certain, Vérifiez-le vous-même : si vous dites « je dessine les contours puis je colorie » c’est que vous êtes avant Matisse.

« la couleur peut tout, il faut réunir le dessin et la couleur pour ne faire qu'un"» a-t-il dit.
Rangez-vous peut-être encore mieux aux côtés de ceux qui ont suivi les Fauvistes ; Kandinsky, Cobra, Francis Bacon, Sam Francis, Rothko.
Plus tard....


Attention : beaucoup de citations entre guillemets sont remaniées, allégées, mais le sens est resté exact, je l’espère !
Faites-moi part de vos remarques sur ce texte, cela m’aide, merci.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

À la même époque, la « Grammaire des arts du dessin », le manuel qui fera autorité à la fin du XIXème, Charles Blanc, un grand inspecteur ! fait cette déclaration ; « Le dessin est le sexe masculin de l’art ; la couleur en est le sexe féminin (…) Il faut que le dessin conserve sa prépondérance sur la couleur. S’il en est autrement, la peinture court à sa ruine ; elle sera perdue par la couleur comme l’humanité fut perdue par Éve »
« Obligez les élèves à avoir plus souvent à la main le crayon que le pinceau. »


Hallucinant!

Nico a dit…

Dessin masculin / couleur féminine le débat est très ancien...
La tradition de la couleur "positive", en tant qu'autre que simplement remplissage aussi (voir La couleur éloquente de J. Lichtenstein)
Sur ce sujet j'ai pioché ce site http://www.sens-public.org/article.php3?id_article=41.
Petite citation de Balzac dans "le chef d'oeuvre inconnu" : « Ce rien, continue Frenhofer en critiquant l’oeuvre de Pourbus, mais ce rien c’est tout. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme, peut-être, et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe. »
Matisse, couleurs, calme et légéreté